dimanche 14 août 2016

Variété de Valéry 4 – Les monstres sont ridicules

 "Il s'agissait aussi de nous peindre le monstre, qui est un sanglier très redoutable ; un de ces solitaires qui ne se fient qu'à leurs défenses, et dont la dure dentée découd les chevaux et blesse les mâtins "au coffre du corps".
  Pour effrayant que soit un monstre, la tâche de le décrire est toujours un peu plus effrayante que lui. Il est bien connu que les misérables monstres n'ont pu faire dans les arts qu'une figure ridicule. Je ne vois pas de monstre peint, chanté ou sculpté, qui non seulement nous fasse la montre peur, mais encore qui laisse notre sérieux en équilibre. Le gros poisson qui dévora le prophète Jonas, et qui, dans les mêmes parages, engloutit un peu plus tard l'aventureux Sinbad ; ce même, qui dans une autre circonstance de sa carrière, fut peut-être le sauveur et le transporteur d'Arion ; en dépit de sa grande courtoisie, et malgré cette honnêteté scrupuleuse qui lui fait exactement restituer sur le rivage ses repas d'hommes distingués, et les rendre en si bel état à leurs occupations et à leurs études, au lieu même où ils se proposaient d'aller, quoiqu'il ne soit pas formidable par destination, mais plutôt officieux et facile, ne laisse pas d'être infiniment comique. Mais voyez cet extravagant composé animal que transfixe Roger tout armé d'or, aux pieds de la délicieuse Angélique de M. Ingres ; figurez-vous ce dugong ou ce marsouin dont les brusques ébrouements et les jeux brutaux dans l'écume de la mer viennent effaroucher les chevaux d'Hippolyte ; entendez braire dans sa caverne le cornard et lamentable Faner, — ils n'ont jamais pu obtenir de personne l'aumône d'un peu de terreur. Ils ne se consolent que par cette observation : que les monstres plus humains, les Cyclopes, les Gwinplaine, les Quasimodo, n'ont pas trouvé beaucoup plus de crédit ni d'autorité qu'eux-mêmes. Le complément nécessaire d'un monstre, c'est un cerveau d'enfant.
  Ce malheur d'être ridicules, qui surmonte pour eux le malheur d'être monstres, ne semble pas tenir, toutefois, à l'impuissance de leurs inventeurs, tant qu'à leur nature même, et à leur vocation extraordinaire, comme il est aisé de s'en convaincre par la moindre visite au Muséum. Là, le biscornu authentique, la combinaison des ailes avec la lourdeur, celle d'un col très délié avec le ventre le plus pesant ; là, les véritables dragons, les cuivres qui ont existé, les hydres décalquées sur l'ardoise, les tortues gigantesques à tête de porc, toutes ces populations successives qui ont habité les étages inquiets de notre demeure, et qui ont cessé de plaire à cette planète, proposent à notre actualité le grotesque de la nature. Ce sont comme les gravures de la mode anatomique. Nous ne croyons pas d'être si bizarres ; et nous nous en tirons enfin par le sentiment de l'improbable, et par la considération d'une maladresse et d'une bêtise primitive qui n'est mesurable que par le rire."

Paul Valéry, Variété, NRF, Paris, 1924, "Au sujet d'Adonis", p. 81-83