samedi 11 juillet 2015

Le monde en l'an 2000

Le monde en l'an 2000

M. Berthelot prenant une mesure électrique (V. Gribayédoff).
On a souvent parlé de l'état futur des sociétés humaines ; je veux à mon tour les imaginer, telles qu'elles seront en l'an 2000, au point de vue chimique bien entendu, nous parlons chimie à cette table.
  Dans ce temps-là, il n'y aura plus dans le monde ni agriculture, ni pâtres, ni laboureurs ; le problème de l'existence par la culture du sol aura été supprimé par la chimie. Il n'y aura plus de mines de charbon de terre, ni d'industries souterraines, ni par conséquent de grèves de mineurs ; le problème des combustibles aura été supprimé par le concours de la chimie et de la physique.
  Déjà nous avons vu la force des bras humains remplacée par celle de la vapeur, c'est-à-dire par l'énergie chimique empruntée à la combustion de charbon ; mais cet agent doit être extrait péniblement du sein de la terre et la proportion en diminue sans cesse. Il faut trouver mieux. Or le principe de cette invention est facile à concevoir : il faut utiliser la chaleur solaire, il faut utiliser la chaleur centrale de notre globe. Les progrès constants de la science font naître l'espérance de capter ces sources d'une énergie illimitée. Pour capter la chaleur centrale, par exemple, il suffirait de creuser des puits de quatre à cinq mille mètres de profondeur : ce qui ne surpasse peut-être pas les moyens des ingénieurs actuels, et surtout ceux des ingénieurs de l'avenir. On trouvera de la chaleur, origine de toute vie et de toute industrie. Ainsi l'eau attendrait au fond de ces puits une température élevée et développerait une pression capable de faire marcher toutes les machines possibles. Sa distillation continue produirait cette eau pure, exempte de microbes, que l'on recherche aujourd'hui à si grands frais, à des fontaines parfois contaminées. A cette profondeur, on possèderait une source d'énergie thermo-électrique sans limites et incessamment renouvelée. On aurait donc la force partout présente, sur tous les points du globe, et bien des milliers de siècles s'écouleraient avant qu'elle éprouvât une diminution sensible. Mais revenons à nos moutons, je veux dire à la chimie. qui dit source d'énergie calorifique ou électrique, dit source d'énergie chimique. avec une telle source, la fabrication de tous les produits chimiques devient facile, économique, en tout temps, en tout lieu, en tout point de la surface du globe.
  C'est là que nous trouverons la solution économique du plus grand problème qui relève de la chimie, celui de la fabrication des produits alimentaires. En principe, il est déjà résolu ; la synthèse des graisses et des huiles est réalisée depuis quarante ans, celle des sucres et des hydrates de carbone s'accomplit de nos jours. Ainsi le problème des aliments, ne l'oublions pas, est un problème chimique. Le jour où l'énergie sera obtenue économiquement, on ne tardera guère à fabriquer des aliments de toutes pièces, avec la carbone emprunté à l'acide carbonique, avec l'hydrogène pris à l'eau, avec l'azote et l'oxygène tirés de l'atmosphère.
  Ce que les végétaux ont fait jusqu'à présent, à l'aide de l'énergie empruntée à l'univers ambiant, nous l'accomplissons bien mieux d'une façon plus étendue et plus parfaite que ne le fait la nature ; car telle est la puissance de la synthèse chimique.
  Un jour viendra où chacun emportera pour se nourrir sa petite tablette azotée, sa petit motte de matière grasse, son petit morceau de fécule ou de sucre, un petit flacon d'épices aromatiques, accommodés à son goût personnel : tout cela fabriqué économiquement et en quantités inépuisables par nos usines ; tout cela indépendant des saisons irrégulières, de la pluie ou de la sécheresse, de la chaleur qui dessèche les plantes, ou de la gelée qui détruit l'espoir de fructification ; tout cela enfin exempt de ces microbes pathogènes, origine des épidémies et ennemis de la vie humaine.
  Ce jour-là, la chimie aura accompli dans le monde une révolution radicale dont personne ne peut mesurer la portée, il n'y aura plus ni champs couverts de moissons, ni vignobles, ni prairies remplies de bestiaux. L'homme gagnera en douceur et en moralité parce qu'il cessera de vivre par le carnage et la destruction des créatures vivantes. Il n'y aura plus de distinction entre les régions fertiles et les régions stériles. Peut-être même que les déserts de sable deviendront le séjour de prédilection des civilisations humaines, parce qu'ils sont plus salubres que ces alluvions empestées et ces plaines marécageuses, engraissées de putréfaction, qui sont aujourd'hui les sièges de notre agriculture.
  Dans cet empire universel de la force chimique, ne croyez pas que l'art, la beauté, le charme de la vie humaine soient destinés à disparaître. si la surface terrestre cesse d'être utilisée comme aujourd'hui, et disons-le tout bas, défigurée par les travaux géométriques de l'agriculture, elle se recouvrira alors de verdure, de voix, de fleurs ; la terre deviendra un vaste jardin, arrosé par les eaux souterraines et où la race humaine vivra dans l'abondance et dans la joie du légendaire âge d'or.
  Gardez-vous cependant de penser qu'elle vivra dans la paresse et la corruption morale. Le travail fait partie du bonheur. Or il a été dit dans le livre de la Sagesse : "Qui accroît la science, accroît le travail". Dans le futur âge d'or, chacun travaillera plus que jamais. Or l'homme qui travaille est bon, le travail est la source de toute vertu. Dans ce monde renouvelé, chacun travaillera avec zèle, parce qu'il jouira du fruit de son travail ; chacun trouvera dans cette rémunération légitime et intégrale les moyens pour pousser au plus haut point son développement intellectuel, moral, esthétique.

Marcellin Berthelot, discours au banquet de la chambre syndicale des produits chimiques, 5 avril 1894, in Science et Morale, Calmann-Lévy, cité sous le titre La foi en la science dans  J. R. Chevaillier et P. Audiat, Les textes français, XIXe et XXe siècles, librairie Hachette, 1954.