mercredi 5 novembre 2014

nom, image, rythme

 
 
En nommant les objets, c'est un monde enchanté, un monde de monstres, que je fais surgir sur la grisaille mal différenciée du monde ; un monde de puissances que je somme, que j'invoque et que je convoque.
  En les nommant, flore, faune, dans leur étrangeté, je participe à leur force ; je participe de leur force.
  Pour l'image, c'est autre chose ; l'image relie l'objet ; achève, en me montrant la face inconnue, d'accuser sa singularité, mais par la confrontation et la révélation de ses rapports ; définit non plus son être mais ses potentialités ; bref, le dote de sa transcendance fondamentale.
  Le rythme enfin, et peut-être est-ce par là que j'aurais dû commencer, car c'est en définitive l'émotion première, prière et injonction, qu'annonce d'abord sa rumeur. D'où venu ? Non artificiellement imposé du dehors, mais jailli des profondeurs. Nuit du sang bondissant au jour et s'imposant ; le tempo de la vie ; sa saccade ; non la musique des mots captée, mais ma plus profonde vibration intérieure. C'est pourquoi le sculpteur soudanais ne travaille que de nuit et en chantant, incorporant dans la statue le verbe incantatoire.
  Alors quid de la poésie ? Il faut toujours y revenir : surgie du vide intérieur, comme un volcan qui émerge du chaos primitif, c'est notre lieu de force ; la situation éminente d'où l'on somme ; magie ; magie.

Extrait d'une lettre d'Aimé Césaire à Lilyan Kesteloot, cité dans Aimé Césaire, La Poésie, Seuil, 2006 (1994), p. 5.