vendredi 3 octobre 2014

Du bon usage à l'usage juste.


Dans un article lumineux[1] Karl August Ott met en lumière le fait que les Remarques de Vaugelas ne devraient pas être considérées comme un simple traité de grammaire prescriptive, ainsi qu’on le fait encore trop souvent. Au contraire, Vaugelas entend rendre raison des bizarreries d’un usage, qui ne correspond justement pas à l’ordre naturel des mots, c’est-à-dire à la grammaire. En effet, l’usage ne peut se justifier que si l’on rompt avec le passé de la langue en rejetant donc l’autorité de la grammaire. Mais rompre avec l’autorité de cette dernière, c’est aussi rompre avec la raison « et l’usage délivré de ces deux autorités sera essentiellement arbitraire et ne sera plus qu’une convention sociale au sens le plus rigoureux du terme »[2]. Par là, des manières de parler défectueuses ou de vraies fautes peuvent devenir le bon usage, à condition qu’elles soient répétées assez souvent. Répétées certes, mais pas non plus par n’importe qui. En effet, le bon usage selon Vaugelas c’est bien entendu celui de la cour. Le succès des Remarques s’explique mieux alors : elles offraient à qui le voulait le moyen de bien parler à la cour afin de s’y faire mieux accepter. De sorte que, suivant toujours en cela Karl August Ott, les Remarques constituent bien plus un traité du courtisan qu’un ouvrage de grammaire stricto sensu. La clarté prônée ici revient avant tout à ne pas commettre de bévues, le bon usage devenant alors pour celui qui le maîtrise un « ressort puissant pour gouverner les autres »[3]. Ce n’est donc pas tant un certain « esprit cartésien » qui aurait produit la clarté de la langue classique, que les conditions sociales de la prise de parole. Cependant, à cause de cela-même, et parce qu’il demande un contrôle permanent de soi,  le « bon usage »  dévoile aussi la fonction dissimulatrice du langage. Or dissimulation ne va que rarement sans manipulation. Le choix des mots justes permet donc autant de se prémunir du ridicule que de gouverner insidieusement les autres en usant des termes qu’ils désirent entendre :

Il suffisait que l’on eût le souci de bien parler, c’est-à-dire l’intention de se mêler au grand monde pour que l’obéissance au bon usage prît une double signification : moyen d’adaptation à la société, elle constituait également le dernier raffinement du machiavélisme[4].

Mais apparaît alors également l’opacité des consciences, qui se cachant les unes des autres, ne sont pas non plus capables de saisir les ressorts de leur propre affectivité, pouvant être jouées sur le terrain même qu’elles croyaient dominer. Clarté du discours et opacité des consciences constituent bien en ceci le nœud ambigu de la réflexion classique sur le langage. Ainsi pour Karl August Ott le projet de Vaugelas se pense en dernière analyse « comme un effort conscient pour donner, au sujet parlant, la possibilité de porter toute la responsabilité de ses paroles »[5]. Mais  concilier la politesse artificieuse de la conversation à une éthique du discours, semble ici une tâche insurmontable. Car ne faudrait-il pas en réalité renoncer à légitimer un usage en vue d'une "entente" sociale, et au contraire entendre l'erreur sans chercher absolument à la justifier, pour parvenir à un usage juste ?




[1] Karl August Ott, « La notion du « bon usage » dans les Remarques de Vaugelas », Cahiers de l’Association internationale des études françaises, vol. 14, 1962, p. 79-94.
[2] Karl August Ott, art. cit. p. 85
[3] Ibid., p. 93
[4] Ibid., p. 94.
[5] Ibid., p. 94.