mardi 11 mars 2014

Rétro-traduction zemblienne

"Quand la révolution zemblienne éclata (le 1er mai 1958) elle [la Reine] écrivit au Roi une lettre délirante en anglais d'institutrice le pressant de venir la rejoindre et de rester avec elle jusqu'à ce que la situation se soit éclaircie. La lettre fut interceptée par la police d'Onhava, traduite en zemblien sommaire par un membre hindou du parti extrémiste, puis lue à haute voie au captif royal, d'une voix censément ironique, par l'absurde commandant du palais. Il se trouva que, dans cette lettre il y avait une – une seulement, Dieu merci – phrase sentimentale : “Je tiens à ce que vous sachiez que, si cruellement que vous puissiez me blesser, vous n'arriverez jamais à blesser mon amour.” Et cette phrase si nous la retraduisons du zemblien devient : “Je vous désire et aime quand vous me cravachez.” Il interrompit le commandant, le traita de bouffon et de pendard, insultant tout son entourage avec une telle violence que les extrémistes durent décider au plus vite s'il valait mieux le fusiller tout de suite ou lui donner l'original de la lettre."

Vladimir Nabokov, Feu pâle, trad. de l'anglais par Raymond Girard et Maurice-Edgar Coindreau, Gallimard, L'imaginaire, 1981, p. 179.