vendredi 18 novembre 2016

Deux textes de Rudi Fuchs sur Toon Verhoef

La traduction 
par Lucas Faugère et Laurens Otto 
de deux textes de Rudi Fuchs 
sur Toon Verhoef 
s'accompagne de reproductions d'oeuvres 
ici 
présentes.

dimanche 14 août 2016

Variété de Valéry 4 – Les monstres sont ridicules

 "Il s'agissait aussi de nous peindre le monstre, qui est un sanglier très redoutable ; un de ces solitaires qui ne se fient qu'à leurs défenses, et dont la dure dentée découd les chevaux et blesse les mâtins "au coffre du corps".
  Pour effrayant que soit un monstre, la tâche de le décrire est toujours un peu plus effrayante que lui. Il est bien connu que les misérables monstres n'ont pu faire dans les arts qu'une figure ridicule. Je ne vois pas de monstre peint, chanté ou sculpté, qui non seulement nous fasse la montre peur, mais encore qui laisse notre sérieux en équilibre. Le gros poisson qui dévora le prophète Jonas, et qui, dans les mêmes parages, engloutit un peu plus tard l'aventureux Sinbad ; ce même, qui dans une autre circonstance de sa carrière, fut peut-être le sauveur et le transporteur d'Arion ; en dépit de sa grande courtoisie, et malgré cette honnêteté scrupuleuse qui lui fait exactement restituer sur le rivage ses repas d'hommes distingués, et les rendre en si bel état à leurs occupations et à leurs études, au lieu même où ils se proposaient d'aller, quoiqu'il ne soit pas formidable par destination, mais plutôt officieux et facile, ne laisse pas d'être infiniment comique. Mais voyez cet extravagant composé animal que transfixe Roger tout armé d'or, aux pieds de la délicieuse Angélique de M. Ingres ; figurez-vous ce dugong ou ce marsouin dont les brusques ébrouements et les jeux brutaux dans l'écume de la mer viennent effaroucher les chevaux d'Hippolyte ; entendez braire dans sa caverne le cornard et lamentable Faner, — ils n'ont jamais pu obtenir de personne l'aumône d'un peu de terreur. Ils ne se consolent que par cette observation : que les monstres plus humains, les Cyclopes, les Gwinplaine, les Quasimodo, n'ont pas trouvé beaucoup plus de crédit ni d'autorité qu'eux-mêmes. Le complément nécessaire d'un monstre, c'est un cerveau d'enfant.
  Ce malheur d'être ridicules, qui surmonte pour eux le malheur d'être monstres, ne semble pas tenir, toutefois, à l'impuissance de leurs inventeurs, tant qu'à leur nature même, et à leur vocation extraordinaire, comme il est aisé de s'en convaincre par la moindre visite au Muséum. Là, le biscornu authentique, la combinaison des ailes avec la lourdeur, celle d'un col très délié avec le ventre le plus pesant ; là, les véritables dragons, les cuivres qui ont existé, les hydres décalquées sur l'ardoise, les tortues gigantesques à tête de porc, toutes ces populations successives qui ont habité les étages inquiets de notre demeure, et qui ont cessé de plaire à cette planète, proposent à notre actualité le grotesque de la nature. Ce sont comme les gravures de la mode anatomique. Nous ne croyons pas d'être si bizarres ; et nous nous en tirons enfin par le sentiment de l'improbable, et par la considération d'une maladresse et d'une bêtise primitive qui n'est mesurable que par le rire."

Paul Valéry, Variété, NRF, Paris, 1924, "Au sujet d'Adonis", p. 81-83


samedi 13 août 2016

Variété de Valéry 3 – Réception

"Cet Adonis de La Fontaine a été écrit il y a environ deux cent soixante ans. Dans cet espace, la langue française n'a pas été sans varier. Puis, le lecteur d'aujourd'hui est bien éloigné du lecteur de 1660. Il a d'autres souvenirs, et une toute autre "sensibilité" ; il n'a pas la même culture, en supposant qu'il en ait une (il en a quelquefois plusieurs, il arrive qu'il n'en ait point du tout) ; il a perdu et il a gagné ; il n'est presque plus de la même espèce. Mais la considération du lecteur le plus probable est l'ingrédient le plus important de la composition littéraire ; l'esprit de l'auteur, qu'il le veuille, qu'il le sache, ou non, et comme accordé sur l'idée qu'il  se fait nécessairement de son lecteur ; et donc le changement d'époque, qui est un changement de lecteur, est comparable à un changement dans le texte même, changement toujours imprévu, et incalculable."

Paul Valéry, Variété, NRF, 1924, "Au sujet d'Adonis", p.88

jeudi 11 août 2016

Variété de Valéry 2 – Fables vs. Adonis

"N'allons plus croire que quelque amateur de jardins, un homme qui perd son temps comme il perd ses bas ; à demi ahuri, à demi inspiré ; un peu niais, un peu narquois, un peu sentencieux ; dispensateur aux bestioles qui l'entourent d'une espèce de justice toute motivée de proverbes, puisse être l'auteur authentique d'Adonis. Prenons garde que la nonchalance, ici, est savante ; la mollesse, étudiée ; la facilité, le comble de l'art. Quant à la naïveté, elle est nécessairement hors de cause : l'art et la pureté si soutenus excluent à mon regard toute paresse et toute bonhommie."

Paul Valéry, Variété, NRF, Paris, 1924, "Au sujet d'Adonis", p.55-56.

mardi 9 août 2016

Variété de Valéry 1 – roman et illusion romanesque

"Tout genre littéraire naissant de quelque usage particulier du discours, le roman sait abuser du pouvoir immédiat et significatif de la parole, pour nous communiquer une ou plusieurs "vies" imaginaires, dont il institue les personnages, fixe le temps et le lieu, énonce les incidents, qu'il enchaîne par une ombre de causalité plus ou moins suffisante.
 Tandis que le poème met en jeu directement notre organisme, et a pour limite le chant, qui est un exercice de liaison exacte et suivie entre l'ouïe, la forme de la voix, et l'expression articulée, — le roman veut exciter et soutenir en nous cette attente générale et irrégulière, qui est notre attente des événements réels : l'art du conteur imite leur bizarre déduction, ou leurs séquences ordinaires. Et tandis que le monde du poème est essentiellement fermé et complet en lui-même, étant le système pur des ornements et des chances du langage, l'univers du roman, même du fantastique, se relie au monde réel, comme le trompe-l'oeil se raccorde aux choses tangibles parmi lesquelles un spectateur va et vient.
 L'apparence de "vie" et de "vérité", qui est l'objet des calculs et des ambitions du romancier, tient à l'introduction incessante d'observations, — c'est-à-dire d'éléments reconnaissables, qu'il incorpore à son dessein. Une trame de détails véritables et arbitraires raccorde l'existence réelle du lecteur aux feintes existences des personnages ; d'où ces simulacres prennent assez souvent d'étranges puissances de vie qui les rendent comparables, dans nos pensées, aux personnages authentiques. Nous leur prêtons, sans le savoir, tous les humains qui sont en nous, car notre faculté de vivre implique celle de faire vivre. tant nous leur prêtons, tant vaut l'oeuvre.
 Il ne doit point y avoir de différences essentielles entre le roman et le récit naturel des choses que nous avons vues et entendues. Ni rythmes, ni symétries, ni figures, ni formes, ni même de composition déterminée ne lui sont imposées. Une seule loi, mais sous peine de la mort : il faut, — et d'ailleurs, il suffit, — que la suite nous entraîne, et même nous aspire, vers une fin, — qui peut être l'illusion d'avoir vécu violemment ou profondément une aventure, ou bien celle de la connaissance précise d'individus inventés. Il est remarquable, — on le montrerait aisément par l'exemple des romans populaires, — qu'un ensemble d'indications toutes insignifiantes, et comme nulles une à une (puisqu'on peut les transformer, une à une, en d'autres d'égale facilité), produise l'intérêt passionné et l'effet de la vie. — Il n'en faut rien conclure contre le roman ; mais tout au plus accuser quelque peu la vie, qui se trouve une somme parfaitement réelle de choses dont les unes sont vaines, et les autres, imaginaires..."

Paul Valéry, Variété, NRF, Paris, 1924, "Hommage", p. 158-160.

mardi 15 décembre 2015

Joueurs

    "Une tache de lumière éclaire un bord de la fenêtre. Quelques minutes et quelques centimètres plus tard, le soleil inonde la pièce. L'air est envahi de particules très denses. D'infimes grains de poussières tourbillonnent, une série de tempêtes énergétiques. L'angle de la lumière est direct et sévère, nous donnant l'impression que les gens sur le lit sont dans un cadre particulier, leur forme intrinsèque étant perceptible en dehors de tout le collage animal de propriétés et des fonction physiques. Cela nous absout heureusement de nos connaissances secrètes. La pièce entière, le motel, est offert à ce moment de purification lumineuse. Les espaces et ce qu'ils contiennent n'expliquent plus, ni ne signifient, ni ne représentent, ni ne servent d'exemple.
    La figure accoudée, par exemple, se reconnaît à peine pour celle d'un mâle. Se dépouillant de ses compétences et ses traits caractéristiques en quelques secondes, il peut encore être décrit (mais vite) comme bien formé, doté de plusieurs sens, clair de poil et de peau. Nous ne savons rien d'autre sur lui."


Don DeLillo, Joueurs,  trad. de l'américain par Marianne Véron,  Actes Sud, "Babel",  2002 (1993).